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Running in the Park – Arnaud Levy

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Dimanche matin, grand soleil, Central Park. Vous ne pouvez pas les manquer. Ils sont là, telle une procession fluorescente, un flot ininterrompu rassemblant tous les âges, tous les looks, tous les morphotypes, tous les rythmes. Emmitouflés sous plusieurs couches techniques l’hiver, torses nu en été : quelle que soit la saison, ils courent. Seuls ou en groupe, avec ou sans musique, ils se doublent, se croisent, discutent, s’arrêtent, se frôlent, s’évitent et transpirent en se mouvant à petites foulées sur le macadam, au cœur de Manhattan. Certains sont là juste pour le plaisir de courir, un plaisir décuplé par le cadre unique dans lequel ils exercent leur passion. D’autres viennent uniquement pour la performance et les besoins de leur entraînement. Pour quelques-uns, c’est simplement leur moment hebdomadaire d’activité physique, au terme duquel ils pourront aller bruncher en totale harmonie avec leur conscience. Enfin, une partie d’entre eux sont ici pour se défouler et se vider l’esprit pendant une heure d’effort. Parfois, ils courent pour plusieurs de ces raisons à la fois. Parfois, ils n’ont pas envie d’y aller. Mais ils sont toujours là. Et ils ont toujours une histoire, une anecdote ou un souvenir à ramener de leur sortie. Eux, ce sont les runners. Les runners de Central Park.

Elle rentre par Columbus Circle, côté sud-ouest, le plus pratique quand on habite en bas de l’Upper West Side. Pas d’écouteurs ni de musique, elle a absolument besoin d’être seule avec ses pensées aujourd’hui. Elle en oublie presque de lancer son appli running en arrivant sur la route principale pour garder une trace de sa course du jour. Puis elle débute son circuit en partant sur la gauche, vers le nord du Park. Elle aimerait chasser de son esprit ces dernières minutes. Mais les images repassent en boucle. Elle se revoit claquer la porte de leur appartement avec fracas, furieuse et au bord des larmes, avant d’essayer de se redonner un peu de contenance dans l’ascenseur. Puis elle se dirige d’un pas décidé vers la verdure, ou tout du moins ce qu’il en reste en cette matinée de fin d’automne.

Comme à chaque fois, il arrive par le sud-est, passe devant le Plaza avant de se frayer un chemin au milieu des stands ambulants de fallafels, bagels pas frais et autres attrape-touristes. Il s’est vraiment trainé aujourd’hui pour effectuer la demi-douzaine de blocs qui le séparent du Park. Il n’a aucune envie de courir, aucune motivation et ne se sent pas spécialement en forme. Mais il se dit que ça lui permettra au moins de penser à autre chose. Il lance sa playlist dédiée : sans musique, ce ne serait même pas la peine d’essayer d’aligner trois foulées, surtout vu son état. Son smartphone programmé pour lui annoncer ses temps en direct — on n’est jamais à l’abri que les cannes répondent finalement — il procède à un échauffement rapide. Enfin, il démarre et attaque son tour habituel.

Cela fait déjà quinze minutes qu’elle a débuté sa séance mais elle ne s’est toujours pas calmée. Elle n’a même pas prêté attention au lac dont elle aime tant la vue sur sa droite. Tout juste a-t-elle remarqué les autres coureurs, cyclistes, touristes ou photographes qui grouillent dans cette partie du Park. Une fois en bas du Réservoir, elle décide de continuer tout droit plutôt que de bifurquer pour en faire le tour. Elle a envie d’une grande boucle aujourd’hui et ressent le besoin qu’on la laisse tranquille. Dix kilomètres ne seront pas de trop pour cela. Et puis, elle vient d’avaler si facilement la dernière montée que ça devrait passer sans problème. Au moins, c’est déjà ça, elle est en forme.

Les premiers kilomètres sont difficiles. Il se bat contre le vent, le bitume et son corps à la fois. Chaque foulée lui demande un effort démesuré, il a l’impression que ses chevilles sont lestées avec du plomb. La petite côte avant le Met lui a paru interminable, lui qui la gravit d’ordinaire sans difficulté. D’ailleurs le chrono ne ment pas : plus de deux minutes de retard sur ses temps de passage usuels. Il n’est pourtant ni blessé ni malade, mais sa tête est ailleurs, loin de Manhattan, avec elle. Cela fait plusieurs jours maintenant qu’elle est partie. Toutefois, elle n’a pas quitté son esprit une demi-seconde. Il est tellement perdu dans ses pensées qu’il ne regarde pas devant lui. Il le connait par cœur ce parcours de toute façon, si bien qu’il court presque mécaniquement. C’est ainsi qu’il ne voit qu’au tout dernier moment ce groupe de touristes italiens qui rentrent par la 90ème Rue et traversent la route sur laquelle il déambule. Il est à deux doigts de rentrer dans le gamin, qui, d’un brusque mouvement de recul, évite miraculeusement le coup de genou. Après avoir marmonné un « sorry » qui voulait dire tout le contraire, il continue sa route tandis qu’eux rejoignent les bords du Réservoir, vraisemblablement pour profiter du superbe point de vue sur les gratte-ciel de Midtown.

Arrivée au niveau du Lasker Rink tout au nord du Park, elle vient de boucler la moitié de sa session et se prépare à attaquer la grande côte qui suit. Elle ne souhaite pas jeter un œil à son temps pour l’instant, cela impliquerait de regarder son téléphone. Et la dernière chose qu’elle a envie voir, ce sont ses messages. Il lui a sûrement écrit. Mais elle ne veut pas en entendre parler là. Ce n’est pas faute de l’avoir prévenu pourtant. Des années qu’elle lui rabâche la même chose. C’est comme si ce qu’elle lui racontait rentrait par une oreille avant d’immédiatement ressortir par l’autre. Quand est-ce qu’il va enfin cesser de la prendre pour une conne ? Quand va-t-il arrêter de choisir ce qu’il veut entendre ? Bon sang, comprendra-t-il un jour que ça lui fait du mal ? Les larmes coulent sur ses joues et elle n’est pas certaine qu’elles soient uniquement dues au vent et au froid. Alors qu’elle entame le virage en épingle sur sa gauche, préalable à la fameuse montée, elle remarque un de ses comparses arriver en sens inverse. Il est tout de noir vêtu : des chaussures au cache-cou en passant par la parka et les gants. Mais ce sont ses yeux qui l’attirent surtout. Ce regard si profond et empli d’une immense tristesse. Comme s’il courait après un manque qu’il n’arrivait pas à combler. Elle n’est pas la seule à venir suer pour oublier on dirait. Lui aussi la dévisage en se rapprochant. Ils sont maintenant à un demi-mètre l’un de l’autre. Puis ils se croisent. Elle croit alors percevoir une petite lumière se rallumer dans ses pupilles si sombres. Elle se retourne un court instant, intriguée, avant de continuer sa course.

Son projet est jusqu’à présent un échec cuisant. Il voulait se défouler et la chasser ne serait-ce qu’une heure de son esprit : c’est raté. Il est en souffrance totale : ses poumons le brûlent, ses jambes ne répondent pas et elle a occupé chacune de ses pensées depuis qu’il est parti. C’est affreusement dur la distance. C’est même ce qu’il y a de pire : la savoir loin et ne pas pouvoir la rejoindre ou communiquer avec elle. Elle lui manque terriblement. Pourtant, il sait qu’elle va bien et qu’elle profite de ce moment attendu depuis si longtemps. Au fond, il est vraiment content pour elle. Seulement, c’est très difficile pour lui quand elle n’est pas là. Difficile comme la côte qui l’attend derrière justement. Il finit sa descente vers le bassin Lasker et en profite pour se laisser légèrement emporter par son élan. Tandis qu’il vire à droite pour se rapprocher au plus près de la courbe du virage, son œil gauche accroche quelque chose. Ou plutôt quelqu’un. Ce sont les Asics roses et noires qui l’ont attiré. En scrutant le visage de leur propriétaire, il remarque les larmes qui ruissellent le long de ses pommettes. Il y en a bien trop pour mettre ça uniquement sur le compte du courant d’air glacial qui sévit ce matin. La pauvre… Qu’est-ce qui a pu la mettre dans cet état ? Et quelle beauté… Mais ce qui le frappe surtout, c’est à quel point elle ressemble à celle qui est loin de lui et occupe ses pensées. Il a véritablement l’impression de la voir. Ça le réveille complètement. En passant à côté d’elle, il note qu’elle aussi semble surprise par ce qu’elle voit. Il attend un peu avant de se retourner. Elle a poursuivi son chemin. Il en fait de même.

Elle pense encore à lui. Dix minutes déjà qu’elle a croisé cet illustre inconnu et pourtant, son visage ne cesse d’apparaitre devant elle. Qui était-ce ? Pourquoi semblait-il si triste ? Et pourquoi son regard a changé du tout au tout quand il a levé les yeux vers elle ? Elle se demande si elle va le recroiser. Elle aimerait bien. Toutes ces questions la travaillent lorsqu’elle effectue la longue ligne droite qui borde le côté est du Réservoir. Ligne droite durant laquelle elle manque de rentrer dans une famille se dirigeant vers la sortie après sa séance photo au bord de l’eau. « Scusi » les entend elle dire.

Était-ce vraiment elle ? Non, impossible, il délire. Cela commence à devenir dangereux cette histoire s’il se met à la voir partout. Le fait est que la ressemblance était absolument saisissante. Presque irréelle. Et pourquoi pleurait-elle comme ça ? Il ne peut s’empêcher de se poser la question. Cette « rencontre » lui a donné un coup de boost en tous cas. Il a retrouvé ses cannes et enquillé les trois derniers kilomètres à une vitesse beaucoup plus conforme à ses standards. A vérifier, mais ça doit même être l’un de ses meilleurs temps sur cette partie assez vallonnée du parcours.

Avec ce soleil, les touristes ont débarqué en masse depuis son départ. Certains se font même promener à l’arrière des carrioles de chevaux malgré la température plutôt fraiche du jour. Pas de doute, elle arrive bien sur la fin. Elle vient de passer l’entrée de la 7ème Avenue et continue d’avancer le long de la 59ème Rue. Dans moins d’une minute elle aura terminé sa boucle. Et à son grand regret, elle n’aura pas eu la chance de le revoir. Elle aurait vraiment été heureuse de recroiser ce type qu’elle ne connait ni d’Ève ni d’Adam, mais qui a illuminé sa matinée. Cela ne l’empêche pas de tout donner dans les derniers hectomètres. Depuis qu’il est passé devant elle, tous ses soucis se sont momentanément envolés. Il n’y avait plus que cet étrange coureur et le rythme de ses foulées qui comptaient. Encore une dizaine de mètres avant l’arbre marquant la fin de sa séance… Ça y est, elle peut s’arrêter. Ce n’était pas gagné au départ, mais ça fait du bien se dit-elle. Elle se demande si elle doit ce court moment de bien-être à l’effort qu’elle vient de produire ou à son runner anonyme. Alors même qu’elle se pose la question, elle le voit arriver, droit devant.

Il ne l’a toujours pas revue et cela le frustre un peu. Peut-être est-elle sortie du côté est ? Peut-être s’est-elle arrêtée quelque part ? A vrai dire, il n’en sait rien et ne le saura probablement jamais. Il vient de dépasser la Sheep Meadow Lawn et s’approche de l’entrée sud-ouest du Park. Quelques mois plus tôt, cette même pelouse était prise d’assaut par tous les new-yorkais venus profiter du soleil autour d’un pique-nique, d’un bouquin ou en échangeant quelques passes de foot. Il aimait bien venir s’y poser après son run, s’étirer et se prélasser quelques minutes. Aujourd’hui, cette grande étendue d’herbe est complètement déserte, fermée pour l’hiver. Et puis, vu ce qu’affiche le thermomètre, c’est plus à une bonne douche chaude qu’il aspire. Son appli lui annonce d’ailleurs qu’il entame son dernier kilomètre. Quand soudain, il la voit. Elle vient de terminer semble-t-il et marche en direction de la sortie. Ils vont une nouvelle fois se croiser. Discrètement, il ralentit sa course en arrivant vers elle. Il veut faire durer l’instant. Il la distingue clairement à présent. Elle a l’air d’aller mieux : les larmes ont disparu et elle lui adresse même un sourire radieux. Mais ce visage, ces cheveux, ces yeux… Ils lui sont beaucoup trop familiers. Il les connaît même par cœur. Ce n’est pas possible, il devient fou ! Elle était à plusieurs milliers de kilomètres d’ici il y a quelques heures encore, par quel miracle peut-elle se retrouver devant lui là, tout de suite ? Et pourtant c’est bien elle, il en est sûr dorénavant. Il en pleurerait de joie s’il le pouvait, mais étrangement, les larmes ne coulent pas. Tant pis, quelques mètres les séparent, dans trois secondes à peine il pourra la serrer fort dans ses bras. Il voudrait exprimer sa surprise, s’assurer que c’est bien elle, lui dire qu’il n’arrive pas à y croire. Or aucun son ne parvient à sortir de sa bouche. Il hurle et elle ne l’entend pas. Personne ne l’entend. Ses pieds deviennent de plus en plus lourds, ancrés dans le sol. Il ne peut plus bouger. Son rythme cardiaque s’accélère, l’oxygène commence à lui manquer, il panique sérieusement. Elle a maintenant disparu, il ne parvient plus à la voir, sa vision se brouille. Ses jambes le lâchent, il se sent partir en arrière. Sa chute lui parait interminable. Et puis, enfin, le choc. Ça fait mal au crâne, mais ça a le mérite de faire cesser ces secondes d’horreur. Il s’accorde une pause avant de rouvrir les yeux. Une forte lumière l’aveugle, il sent sa tête à deux doigts d’exploser, sa bouche est toute pâteuse. Il se redresse péniblement. Qu’est-ce qu’il fout au pied de son canapé ? Et pourquoi il porte encore ses fringues de la veille ? Qui a bien pu le ramener ici ? Il était encore en train de courir il y a à peine deux minutes. Il s’assoit tant bien que mal et attrape son téléphone. Comment ça neuf heures vingt ? Il était neuf heures quand il est parti pour son footing… Et la violence de cette migraine… Il repart de zéro et tente de se remettre les idées en place en reprenant lentement le cours des événements. Il se rappelle d’hier soir et du resto pour l’anniversaire de son pote. Le vin. Le bar ensuite. Les pintes. Machin qui lui demande s’il est chaud pour aller courir demain matin. Puis… Ah oui, les shots. Beaucoup trop de shots. Le Uber qui lui raconte ses vacances en Grèce, sûrement parce qu’il avait dû lui dire qu’il était Français (pour certains Américains, l’Europe est souvent un seul et unique grand pays). Et enfin, la maison. La flemme d’aller jusqu’à la chambre, le canapé fera l’affaire pour cette nuit. Les rideaux non tirés. Il s’endort. Le footing. La chute. Tout lui apparait un peu plus clairement désormais. Il s’affale à nouveau dans le canapé et se replonge un instant dans son rêve. C’est dommage regrette-t-il, elle partait très bien cette histoire. Puis il réalise que ce n’est que dimanche. Encore quatre jours avant qu’elle ne rentre. C’est long putain. Son portable sonne. Nouveau message : « Slt mec, en fait oublie pour le footing ce matin, j’suis trop dans le dur là lol ». Ça tombe bien, il a déjà fait le sien de toute façon.



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